Dans le Queyras, l’équilibre fragile d’une montagne habitée
Les Mélèzes du Queyras
Les Mélèzes du Queyras, les forêts de mélèzes prennent une teinte orangée presque irréelle. Particularité de cet arbre : il perd ses aiguilles, laissant passer la lumière jusqu’au sol

version longue

Le bleu du Queyras, spécialité locale

Reportage

Pastoralisme, Bleu du Queyras et loup : chronique d’une coexistence

Franchir le col d’Izoard pour basculer dans le Queyras, c’est comme entrer dans une bulle. Une vallée alpine à part, enclavée, minérale, adossée à l’Italie. Ici, le Parc naturel régional du Queyras déploie des paysages puissants, vastes forêts de mélèzes, alpages d’altitude et villages rares. Peu d’habitants, mais une montagne encore pleinement travaillée. Et partagée.

« On se trouve sur un territoire emblématique du Queyras : le lac du Laus », résume Yolande Diter, directrice adjointe du Parc naturel régional. « La forêt occupe une grande partie de l’espace, mais nous sommes surtout un territoire d’alpages. De haute montagne. » Le chiffre est éloquent : 37 alpages, qui accueillent chaque été des vaches locales et près de 40 000 brebis venues pour l’essentiel de Provence. Elles montent en juin, redescendent en octobre, au rythme de la neige. Un pastoralisme ancien, encore bien vivant, qui façonne les paysages autant que les produits.

Du lait à l’assiette, une montagne qui se goûte

Cette transhumance estivale laisse sa marque dans les fromages. À commencer par le Bleu du Queyras, AOP confidentielle mais exigeante. À Guillestre, dans les murs épais du fort Vauban de Mont-Dauphin, la coopérative laitière affine patiemment ses fromages.

« Ici, tout est fait à la main. Il y a un cahier des charges très strict pour l’AOP », explique Véronique, en ouvrant les portes des caves. Les meules alignées racontent le vivant : mêmes gestes mais résultats différents. « La richesse du lait, le climat, l’humidité, tout joue. On travaille avec le lait cru et avec le vivant. C’est à la fois la contrainte et la richesse. »

Un artisanat à taille humaine, coopératif, qui peine parfois à suivre la demande. « Le Bleu du Queyras, ça rigole pas », sourit-elle. « Mais pour produire plus, il faut plus de lait. »

En amont, chez les éleveurs, ce lien au vivant est quotidien. À la ferme des Quatre Vents, à Guillestre, Christian Court connaît chacune de ses vaches. Montbéliardes, abondances, robes reconnaissables, caractères affirmés. « Tu vois celle-là, celle qui a les lunettes de soleil là, c’est Libélule, c’est son prénom. La mère de celle-là, elle a 15 ans. Elles savent très bien qui c’est qui les touche. Elles nous connaissent », glisse-t-il, mi-sérieux, mi-amusé. Ici, le lait est une relation autant qu’une matière première.

Une nouvelle génération à la montagne

Plus haut dans la vallée, à Arvieux, la ferme des Moulins incarne un autre visage du pastoralisme : celui du collectif et de l’installation de jeunes venus de la ville. Ils sont quatre, associés, à avoir repris une chèvrerie.

« On vend tout localement, dans le Queyras et à Guillestre », raconte Lilla. Marchés, vente à la ferme, restaurateurs : la demande dépasse parfois la production. « On avait peur au début. Finalement, tout s’est très bien vendu. »

Au-delà de l’économie, c’est un choix de vie. « On voulait allier l’élevage et l’accueil, faire découvrir notre métier », explique Kayline. Diversifier pour sécuriser, transmettre pour donner du sens. « S’installer en collectif, ce n’est pas une invention. Les fermes étaient familiales avant. On n’invente pas la poudre », sourit Lilla.

Mais ici, être éleveur, c’est aussi composer avec un autre habitant de la montagne : le loup.

Face au loup, s’adapter plutôt que subir

Dans une vallée étroite, au pied du mont Viso, Fabrice Wusteisen, chargé du pastoralisme au Parc naturel régional, observe un troupeau rentré pour la nuit. Trois patous montent la garde. « Sur une petite unité comme ça, c’est bien », explique-t-il. Les attaques existent, mais restent limitées quand les mesures sont en place. « La baisse de la prédation repose sur trois piliers : la présence humaine, les chiens de protection et la mise en parc nocturne. »

Le Parc naturel accompagne concrètement les éleveurs : constats de dommages, réseau radio reliant une soixantaine de bergers, cabanes héliportables prêtées pour permettre une présence humaine là où les troupeaux n’allaient plus. « Ces outils permettent de reconquérir certains secteurs abandonnés à cause du loup », souligne Fabrice.

Sur son ordinateur, les images des pièges photographiques défilent. Un loup, puis un autre, à quelques jours d’intervalle. Présence réelle, documentée, intégrée à la gestion du territoire.

Une montagne en équilibre

Le Queyras ne nie ni les tensions ni les difficultés. Mais ici, le pastoralisme n’est pas un vestige : c’est un système vivant, qui évolue, innove, s’organise collectivement. Fromages d’exception, jeunes installations, outils de coexistence : la montagne cherche son équilibre, sans nostalgie ni renoncement.

En quittant le Queyras, le sentiment qui domine est celui d’une confiance lucide. Dans ce territoire rude et magnifique, hommes, bêtes et loups continuent d’apprendre à vivre ensemble. Une montagne habitée, au sens plein du terme.

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