« S’occuper d’un enfant ou s’occuper de soi et des autres. La maison verte de Niort est un espace à part, neutre, hors-temps, joyeux où, tous, parents, enfants et bénévoles, se ressourcent. »
Un documentaire sur un lieu d’accueil parents-enfants particulier.
La Jardinière est un film sensible, dense et profondément humain, qui observe comment, dans un espace modeste et silencieux, se fabrique une société plus douce — non par idéologie, mais par attention au vivant.
LA JARDINIÈRE
Un film d’Arnaud Jamin
Il y a des films qui ne cherchent pas à démontrer, mais à laisser advenir. La Jardinière appartient à cette famille de documentaires qui avancent à hauteur d’être humain, dans le silence des gestes et la lenteur des paroles justes.
Le film s’immerge durant plusieurs mois dans une Maison Verte, lieu d’accueil parents-enfants inspiré de la pensée de Françoise Dolto. Loin du reportage explicatif ou du film militant, plutôt un portrait choral délicat, où professionnels de la petite enfance, parents, mères et pères parlent non pour convaincre, mais pour dire ce qui se joue là, dans l’ordinaire des premiers liens.
La force du film tient d’abord à son éthique du regard. Personne n’est observé à distance, personne n’est réduit à une fonction ou à un discours. Les accueillants – psychologues, sages-femmes, infirmiers, psychiatres – doutent, cherchent leur place, racontent leur rapport à ce lieu qui n’est ni un espace de soin ni une institution normative. Les parents, eux, apparaissent dans toute leur fragilité : fatigue, solitude, joie maladroite, inquiétudes sourdes. Rien n’est spectacularisé. Tout est accueilli.
Peu à peu, La Jardinière déploie une métaphore discrète : celle du jardin. Le lieu filmé n’est ni le jardinier ni la plante, mais le contenant, le terreau. Un espace neutre, bienveillant, où l’enfant peut pousser à son rythme, à condition d’être regardé, reconnu, entendu. Ce qui se joue ici n’est pas une méthode éducative, mais une posture : faire confiance au vivant.
Le film trouve un équilibre entre parole experte et expérience sensible. La sociologue Christine Castelain-Meunier apporte une profondeur théorique — celle de la « démocratie de l’intime », du partage des rôles et des responsabilités — sans jamais écraser le récit. Ces concepts prennent corps dans les gestes quotidiens, dans le regard d’un père, dans l’écoute attentive d’une accueillante, dans la liberté laissée à un enfant de prendre un toboggan à l’envers.
Un des aspects les plus précieux du film réside dans sa manière de filmer les pères. Non comme figures héroïques ni comme contre-modèles, mais comme des hommes en train de penser leur place. Dans leurs mots affleurent les mutations profondes de la société : fin des assignations rigides, remise en question du patriarcat, désir d’une parentalité plus sensible et plus partagée. Le film capte cette bascule sans emphase, dans une grande douceur.
La Jardinière est aussi un film politique, au sens le plus noble du terme. Il interroge la place accordée à la prévention, au soin invisible, à ce qui ne se mesure pas. Il rappelle que l’on investit massivement dans la réparation, rarement dans l’accompagnement en amont. Que l’on peine à reconnaître ce qui va bien. Que le bonheur n’est pas un indicateur quantifiable, mais une condition fondamentale du lien social.
Sans jamais asséner de message, le film affirme une conviction forte : la société se construit dans l’intime, bien avant les lois, les institutions et les diagnostics. Et c’est peut-être là que La Jardinière touche le plus juste : en montrant que prendre soin des débuts, c’est déjà prendre soin du monde.
Note de présentation du réalisateur
La Jardinière
J’ai réalisé La Jardinière en prenant le temps. Le temps de l’écoute, de l’observation, de la confiance. Ce film est né d’un désir simple : comprendre ce qui se joue dans les tout premiers liens, là où rien ne fait encore spectacle, mais où tout se construit déjà.
La Maison Verte est un lieu discret, presque invisible. On y vient avec son enfant, on y reste un moment, on y parle parfois, on s’y tait souvent. Rien ne s’y fait de manière spectaculaire. Et pourtant, c’est un espace où circulent des choses essentielles : des doutes, des ajustements, des regards posés autrement sur les enfants et sur soi-même comme parent. Très vite, j’ai compris que ce lieu n’était ni un décor ni un sujet, mais un contenant, un terreau. D’où le titre du film.
Je n’ai pas voulu faire un film explicatif, ni un plaidoyer, ni un documentaire de démonstration. Mon intention était de filmer à hauteur humaine, sans juger, sans hiérarchiser les paroles, sans imposer de message. La Maison Verte est une expérience à regarder, à ressentir, à travers celles et ceux qui la font vivre : accueillants, parents, mères, pères, enfants.
Ce qui m’a profondément touché : les professionnels qui renoncent à leur posture habituelle d’experts pour devenir simplement présents. Les parents qui s’autorisent à douter, à se poser, à regarder leurs enfants autrement. Les pères qui interrogent leur place avec douceur, sans revendication, mais avec une attention nouvelle. Des enfants enfin, libres de jouer, de se tromper, d’inventer leurs propres chemins.
La parole de Françoise Dolto traverse le film comme une mémoire vivante. Non comme une référence figée, mais comme une pensée toujours active : celle qui considère le bébé comme une personne à part entière, capable de comprendre bien avant de parler, sensible à la manière dont on s’adresse à lui. Cette idée, simple en apparence, reste profondément subversive.
La Jardinière est aussi un film sur ce qui ne se mesure pas. La prévention, le soin invisible, l’accompagnement en amont. Ce qui va bien, ce qui tient, ce qui permet de grandir sans bruit. Dans une société qui valorise la performance et la réparation, j’avais envie de filmer un lieu où l’on prend soin avant que quelque chose ne se brise.
Ce film ne propose pas de réponse définitive. Il ouvre un espace. Un espace de réflexion, de respiration, d’attention. Comme la Maison Verte elle-même. Si La Jardinière parvient à donner envie de ralentir, d’écouter davantage, de faire confiance au vivant — alors il aura trouvé sa place.
Arnaud Jamin

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