Bob Morse – repérages
Repérages

BOB MORSE, portrait

L’Aude, les Corbières, il fait chaud, c’est sec, ça brûle. Un camion
Mercedes caisse que j’imagine approcher du million de kilomètres se
gare devant l’ancienne coopérative de vin du village. Bob en sort. Bob
c’est un mec, un vrai. Pas trop grand mais un costaud, bien taillé, un
fonceur, baroudeur tatoué, punk dans l’âme ; un middle age guy venu
tout jeune en Europe depuis les states avec une valise, un ampli
Marshall et sa double culture, celle du cowboy et celle de l’indien et
puis surtout une soif de découvrir la vie, son art et lui-même. Son
crâne dégarni laisse entrevoir une activité mentale soutenue, et un
regard, comme une sensibilité, quelque chose de tendre. Je le suis
entrant dans la cave.
« Tu vois je suis entrain de percer ces cuves en béton armé là, au
marteau-piqueur, le but c’est de faire des entrées pour des petites
pièces, comme des bulles ». Je découvre ce lieu, un lieu d’artiste
pour des artistes. Un intérieur gigantesque où s’entremêlent les
oeuvres de Bob, ferrailles et outils, planche à dessin, boîtes, disques
et enceintes, bougeoirs, tables et fauteuils voltaire retapés. Il
arrive dans la partie atelier où je le suis. Il allume son ampli et
son lecteur qui joue une impro de Telonious Monk, attrape une
impressionnante plaque d’acier aux reflets cuivrés qui semble pourtant
se tordre, semble presque danser, voluptueuse, légère. Il enfile un
masque, prend un outil découpeur à gaz et l’enclenche. Ça rougeoie,
flamboie, ça pique et c’est à travers ce brasier, une pluie
d’étincelles infernale et festive, que je vois ses bras qui semblent
caresser la plaque, je vois sa main veineuse tenir fermement le
pistolet traçant des courbes, des volutes… puis son visage, à
travers des grosses lunettes de protection, déterminé, presque
possédé, en mode automatique mais en toute maîtrise. On dirait que
dans cet espace là il est le roi du monde. Il y a quelque chose de
conquérant, de wagnérien mais aussi de si romantique, si doux et si
léger dans ce geste là… Comme une danse dans un espace, un
intervalle, comme en suspend. On s’arrête. Je me dis que c’est
sûrement ça la création artistique, que c’est sûrement à travers ce
geste, cette intention là que l’on peut créer.


Tout en travaillant (grattant, ponçant, lustrant):
« J’ai beaucoup croqué, dessiné, j’ai étudié et même enseigné le
dessin aux Beaux Arts dans le nord de l’Europe puis je me suis
intéressé à la sculpture, le bois bien-sûr et l’acier: je créais des
statues, des femmes, des couples aussi.. des bustes, des chevaux, des
pirogues et des personnages filiformes, mais aussi des rampes
d’escaliers pour des châteaux, des luminaires et des bougeoirs.. un
travail autour de la lumière.. et pour des questions pratiques mais
aussi d’unité je m’entraînais à les réaliser avec une seule feuille
d’acier, en pliage, de sorte que ça fasse des jeux d’ombres et de
lumières et puis je me suis amusé à les mettre près des fenêtres et là
les jeux de lumières prenaient tout leur sens et j’ai déplié dans ma
tête pour en arriver aux mandalas, ceux même que j’expose au dessus
des rues… c’est du bougeoir expansé, à partir du centre. C’est là
que j’ai compris ce qu’est un mandala, au delà du rituel religieux,
c’est en fait une sorte d’expansion de l’énergie à partir du centre,
une expansion de la lumière. Tout ça pour un objet de méditation !
L’Art et plus particulièrement la sculpture c’est clairement un
processus de guérison, ça prend tout son sens, et même un processus
mystique parfois. Des choses étonnantes : capter et guérir c’est ça
l’Art, tu sais un peu comme les Arts africains, dits primitifs… »
Alors moi ça m’a bien parlé tout ça. Ces mandalas géants qu’il
accroche au dessus des rues avec de gros câbles et qui prennent la
lumière tout en haut. C’est si lourd et si léger à la fois et puis il
y a la mouche, une énorme mouche qui doit peser 400 kg et qu’il arrive
pourtant comme à faire voler et s’accrocher sur les façades, comme ça.
Cette mouche elle vient de Paris quand même. Une commande du Muséum
d’Histoire Naturelle. Maintenant elle se balade dans les villes, de la
vallée du Gigou au Conflent en passant par Lautrec et même jusqu’à
Vieux-Brisach, se posant sur des remparts ou des façades de châteaux,
au gré de ses expositions.


Voyez que Bob c’est lourd et léger et ce depuis toujours, enfant déjà
partagé entre sa mère oscillant entre galères et petits jobs et son
flambeur de père. Une enfance en demie-teinte mais une enfance
culturellement riche avec notamment de la musique et de la sculpture
du côté de son grand-père (j’y pense, c’est sûrement de là que vient
cette idée de faire de la musique avec une tronçonneuse)… son
nomadisme, cette quête vers lui-même. Il est parti jeune. La
souffrance aussi : faire le tour des USA en mode sdf, dormir dans les
centres commerciaux pour avoir chaud et faire la manche, ça il connaît
aussi. La précarité semble presque le rassurer. C’est son truc
finalement, ça peut sûrement même l’aider à créer. Il sait s’entourer
de gens mais il se sent aussi souvent seul. Autour de lui des potes,
des artistes, des femmes aussi, des danseuses particulièrement. Il
affectionne les danseuses, mais ça ne dure jamais.
Je retrouve Bob aujourd’hui qui finit de réaliser un masque géant fait
d’une structure d’acier et d’une sorte de toile en pâte à papier. Un
masque digne du quai Branly.
« Tiens là tu vois, je vais l’éclairer de l’intérieur, même porté par
la danseuse, il restera éclairé. Elle dansera sur une impro des Bob
Cats, mon groupe de free jazz.»
« L’idée m’est venue d’une ancienne pratique indienne : on sculpte
directement dans l’arbre, dans le tronc, une tête pour en faire un
masque une fois extrait. On conserve l’esprit de l’arbre dans le
masque. L’arbre continue de vivre et le masque aussi, avec l’esprit de
l’arbre. La danseuse entrera en transe, elle s’imprégnera de l’esprit
du masque. C’est un masque à transe, un masque quoi ! »
Je vois ce masque dans la pénombre s’éclairer, de grands yeux, comme
maquillés d’un trait clair, se révèlent peu à peu… un visage tribal
apparaît. Le sax joue, la scène s’illumine, la batterie et la basse
prennent la relève, puis la guitare et vient la trompette. Le masque
bouge, je découvre les bras de la danseuse faisant des va-et vient de
haut en bas, un peu comme s’il y’en avait plusieurs, comme une danse
de Shiva et puis le déhanché sensuel de ses jambes nues formant de
légères ondulations, comme des vagues… Je reste un moment à
contempler cette danse. Magique.


Un jour je retrouve Bob tranquillement entrain de bouquiner le livre
de l’intranquillité de Fernando Pessoa. Il me cite un passage : «
l’art consiste à communiquer aux autres notre identité profonde avec
eux, identité sans laquelle il n’y a ni moyen de communiquer, ni
besoin de le faire ». Et (Bob) : « Il y a cette image du paratonnerre
aussi, pour parler de l’Art, ce principe de capter ce qui n’est pas
captable a priori. Comme de dessiner le visage de gens avant même de
les voir pour la première fois… ce qui m’est arrivé. » Puis se penche
vers moi pour me confier un secret, un secret qu’il tient de sa
grande-tante, celle qui travaillait avec les enfants des populations
indiennes dans les écoles : le secret des pommes de têtes, les apple
people. Un geste issu d’une ancienne tradition amérindienne ou comment
sculpter une jeune pomme fraîche et arrogante pour la voir vieillir,
se rabougrir et devenir après quelques jours un vieux visage fripé
étonnamment réaliste, pour enfin se figer et rester comme ça pour
(presque) l’éternité… étonnant. Magique même. Je me dis que
j’aimerais en faire autant.
« Je sais pas sculpter, je sais même pas dessiner » lui dis-je
« mais si tu sais dessiner. Ou tu savais dessiner.. Tous les enfants
savent dessiner, c’est après le problème… c’est ta représentation du
Monde ».
Dessine-moi un mouton en d’autres termes et puis zut : je dessine la
boîte (avec des trous) dans laquelle est le mouton ou l’éléphant dans
le boa.
« C’est alors que tu vois que t’es pas esclave, n’est-ce pas ? t’es
libre gars. » ça me rappelle aussi la caverne de Platon.
Comme s’il suffisait de donner quelque chose de soi vraiment pour être
libre.. est-ce que c’est ce qu’il veut me dire ? Est-ce que c’est ça
qui m’émeut dans son Art ?
« Toi tu veux avoir un enfant un jour, non ? c’est précisément ce que
je n’ai pas fait. » il y a comme un peu de mélancolie à ce moment là
et pourtant Bob n’a jamais voulu avoir d’enfant.
Tiens d’ailleurs, les artistes ont-ils des enfants ?

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