Agroforesterie : quand l’arbre redonne du sens à l’agriculture
Dans les Caps et Marais d’Opale, l’agriculture est en pleine réflexion. Face à l’épuisement des sols, à l’érosion de la biodiversité et à la fragilité économique des exploitations, certains agriculteurs choisissent de revenir à des pratiques plus respectueuses du vivant. L’agroforesterie, qui réintroduit l’arbre au cœur des parcelles agricoles, s’impose comme l’une des réponses possibles. À Longueville, sur la ferme de Vincent Hamy, cette transition est déjà une réalité.
« On a détruit l’équilibre naturel »
Sur l’exploitation familiale, la réflexion ne date pas d’hier. Le père de Vincent, agriculteur lui aussi, porte un regard lucide sur l’évolution du modèle agricole.
« On est allés trop loin, on n’a pas respecté la biodiversité. Tous les insectes ont été supprimés. On vit dans une espèce de désert », constate-t-il.
Selon lui, la mécanisation excessive et la spécialisation ont rompu les équilibres naturels. La vache, autrefois intégrée dans un système cohérent de polyculture-élevage, a été réduite à une simple machine à produire. Résultat : une durée de vie raccourcie et des systèmes devenus intenables. « À l’herbe, une vache peut faire jusqu’à dix lactations. Ici, elle en fait trois. »
Un changement de cap vers le bio et l’herbe
Face à ce constat, Vincent Hamy décide de changer radicalement de modèle. « Ce n’était pas tenable en conventionnel. Je me suis dit : allez, je me lance. »
Il passe en agriculture biologique, accepte de produire moins de lait par vache, mais gagne en autonomie et en cohérence. Le système herbagé devient central : plus d’herbe, plus de prairies, et donc une production mieux adaptée au rythme naturel des animaux.
« Autant les laisser pousser, et essayer de faire quelque chose de ce qu’elles nous produisent », résume-t-il simplement.
L’arbre, pilier de la ferme de demain
C’est dans ce contexte que le Parc naturel régional des Caps et Marais d’Opale organise des journées dédiées à l’agroforesterie, comme celle organisée sur la ferme de Vincent. Pour Baptiste Camus, chargé de mission, l’arbre joue un rôle clé à plusieurs niveaux.
« L’arbre, c’est à la fois la biodiversité, l’agronomie, la fertilité des sols et l’économie de la ferme. »
L’un des projets présentés ce jour-là concerne la valorisation des haies : les branches broyées sont transformées en copeaux utilisés comme litière pour les vaches.
Boucler la boucle
Pour Vincent, l’idée fait immédiatement sens. « On récolte la haie, on l’utilise pour la litière, et après elle retourne au sol. »
Au-delà de l’aspect circulaire, les copeaux présentent aussi un intérêt sanitaire : ils chauffent moins que d’autres litières, limitant ainsi les problèmes pour les vaches laitières.
Mais pour l’éleveur, l’agroforesterie va bien plus loin : « La terre, c’est elle qui nous nourrit. Elle nous pousse à réfléchir. »
Des résultats concrets sur le terrain
Didier, agriculteur engagé en agroforesterie depuis plus de vingt ans, témoigne des bénéfices observés sur ses parcelles. « Je n’ai plus d’attaques de limaces. Un équilibre naturel s’est créé avec les hérissons, les insectes, les prédateurs. »
Les haies, plantées dès 2002, ont également un impact direct sur les rendements. « J’ai plus de production autour des arbres que au milieu des champs. »
Ces observations sont confirmées par la recherche scientifique. Florian Kletty, enseignant-chercheur en agroforesterie à l’Université catholique de Lille, souligne que la présence des arbres permet de limiter l’érosion, le lessivage des nutriments et d’améliorer la rétention de l’eau. Le réseau racinaire et l’apport de matière organique favorisent la vie du sol, essentielle à sa fertilité.
Une solution adaptable à chaque ferme
Pour le Parc naturel régional, l’agroforesterie n’est pas un modèle unique à reproduire, mais une boîte à outils adaptable. « Chaque ferme est différente, chaque agriculteur a ses propres objectifs », rappelle Baptiste Camus.
Néanmoins, le constat est clair : dans la majorité des situations, l’arbre apporte des réponses concrètes aux enjeux agricoles actuels.
Prendre soin de la terre… et de soi
Pour Vincent Hamy, protéger le sol est une priorité absolue. « Le sol, c’est la base de tout. Il faut arrêter de le traiter, le nourrir avec de la matière carbonée. »
Au-delà de l’aspect technique, cette démarche est aussi profondément humaine. Didier le résume avec simplicité : « Je nourris mon âme en même temps que je fais du bien à la terre. »
Dans les Caps et Marais d’Opale, l’agroforesterie ne se limite donc pas à planter des arbres. Elle incarne une autre manière de penser l’agriculture : plus vivante, plus équilibrée, et résolument tournée vers l’avenir.

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